Le banquet de Platon

Serafino Malaguarnera                                                                                      Janvier 2014

                 

                  Lecture de la première partie du Séminaire  « Le transfert »

 

Premier renversement

Lacan dessine des rapprochements, voire même une similitude, entre le banquet et la situation analytique. Ce sont surtout le discours de Phèdre et l’entrée d’Alcibiade qui lui donne les assises où pouvoir bâtir cette similitude. Concernant le discours de Phèdre, ce qui mérite notre attention est le passage d’une position à une autre chez un même sujet, d’une position de l’aimé à celui de l’amant. Lacan utilisera l’expression « métaphore  de l’amour » pour décrire ce phénomène qui serait en amont de l’étincelle de l’amour. Si la métaphore surgit par la substitution d’un signifiant par un autre, la métaphore de l’amour surgit par la substitution d’une position par une autre. L’entrée fracassante d’Alcibiade sera l’occasion de consigner un autre exemple de « métaphore de l’amour ». Suivant la coutume, Socrate, étant plus âgé, occupait au départ la position de l’amant vis-à-vis d’Alcibiade, qui, lui, occupait la position de l’aimé, étant beaucoup plus jeune. En ne donnant aucun signe d’amour attendu par Alcibiade, Socrate se soustrait de la position de l’amant. La déception n’est point au rendez-vous. De cette soustraction, surgit au contraire la métaphore de l’amour : à la place de l’aimé, surgit la place de l’amant ; Socrate occupera dorénavant la position de l’aimé, et Alcibiade celle de l’amant. Est-il possible d’y voir un premier décor de similitude entre ce récit et la situation analytique ? Le patient ne s’attend pas des signes d’amour du propre analyste ? De certes, nous savons que Freud préconisait la règle d’abstinence : l’analyste ne doit montrer aucun signe d’amour. Le premier décor de la similitude entre le banquet et la situation analytique prend forme : l’analyste, de même que Socrate, se soustrait de la position de l’amant en ne répondant pas aux demandes de l’analysant – une demande est toujours une demande d’amour nous rappelle Lacan. Cette soustraction fait surgir la métaphore de l’amour et amène l’analysant à occuper la position de l’amant, en s’acheminant vers la voie de l’amour – et avec ce qui suivra, nous devrons spécifier « vers la voie de l’amour de transfert ». Nous avons ici un premier renversement. N’oublions pas que si la métaphore de l’amour se produit cela implique que l’analysant s’admette inconsciemment comme aimé. Inutile de rappeler que la psychanalyse doit sa naissance à l’hystérique, celui ou celle – par excellence – qui s’admet inconsciemment comme aimé et qui se présente comme celui ou celle qui a ce qui manque à l’autre.

Deuxième renversement

Le discours d’Alcibiade est en rupture avec tous les précédents. Jusque-là, chaque invité au banquet prononçait un éloge au Dieu Amour, Alcibiade fait un éloge à Socrate et le contenu de cet éloge est en rupture avec la vision de l’amour comme ce qui amène au beau. Son éloge porte sur l’interférence entre l’amour et le désir : la personne à qui s’adresse l’amour est aussi l’objet de notre désir. Pour Alcibiade, Socrate ressemble au silène qui contient à l’intérieur des simulacres – des « agalmata » - de divinité. Ici, il y a une subversion du sens commun de ce mot : l’agalma n’est pas la belle image, l’image divine en son ornement. L’image de Socrate, ce qu’elle montre au-dehors, n’est qu’une boîte rustique et grossière. Mais, au-delà d’elle, au-dedans il y a des bijoux, des « agalmata ». L’agalma est l’objet du désir énigmatique qu’on ne perçoit pas dans une image, mais qui la rend pourtant désirable. L’agalma est ce qui rend désirable Socrate aux yeux d’Alcibiade. En ne cédant pas sur les avances d’Alcibiade, Socrate se soustrait de la position de l’aimé, il ne se présente comme non désirable. En se faisant absent là où s’avance la convoitise d’Alcibiade, Socrate se présente comme oûden, comme un vide, qui représente sa position centrale. Socrate occupe la position du pur désirant et dans la mesure où il est un pur désirant, où il ne sait pas ce qu’il désire, Socrate met Alcibiade dans la voie de la connaissance de ces agalmata et le renvoie à son véritable désir. Nous avons ici un deuxième renversement. Le deuxième décor de similitude entre le banquet et la situation analytique prend forme. L’analyste aussi occupe la place du pur désirant, du vide, à partir de laquelle surgit le désir de l’Autre et le « Che vuoi ». Cette articulation devient une occasion pour poser la question du désir de l’analyste qui, jusque-là, n’avait jamais été posée. Ce qui avait été posé c’est la notion de « contre-transfert » de laquelle Lacan prend les distances en portant l’attention sur le désir de l’analyste.

Troisième renversement

Terminé son éloge, Socrate lui adresse une interprétation : « tout ce que tu as dit, tu ne l’adressais pas à moi, mais à Agathon ». Ici, nous avons le troisième décor de la similitude entre le banquet et la situation analytique. L’amour de l’analysant ne s’adresse pas à l’analyste mais à une autre figure, telle que le père, la mère, etc. L’amour de l’analysant envers son analyste est un amour de transfert. Nous avons ici le dernier renversement.

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